On apprend cette semaine que Google, la firme de Mountain View, CA, élabore actuellement un système encyclopédique fondé sur la contribution des internautes. Cette nouvelle initiative d’un des principaux acteurs du Web semble consacrer la fin du monopole de la connaissance partagée qu’avait jusqu’à présent Wikipedia. Le lancement d’un tel système illustre bien une tendance contemporaine du monde économique : le développement de “l’économie de la connaissance”.
Le postulat fondamental est que le savoir est un bien marchand au même titre que les biens matériels et les services. La particularité du savoir est d’avoir un coût très élevé à la création (avoir une idée, penser une innovation est coûteux, il suffit de jeter un oeil aux budgets de R&D des entreprises) et un coût infiniment petit à la reproduction. Prenons pour exemple un article de journal : le rédiger coûte cher, le diffuser ne vaut rien (le prix du papier). Les coûts de reproduction du savoir ont de plus baissé du fait de l’émergence d’Internet : le coût de publication dudit article sur le Web est dérisoire, et chaque visite ne coûte pas plus cher à l’éditeur. Le coût est fixe, quelque soit la consommation du bien (en l’occurrence, la lecture de l’article). Se posent alors de nombreuses problématiques liées à la rémunération du savoir : quel prix donner à un exemplaire, une consultation, une consommation, si le coût lié à cette consommation précise est quasi-nul ? Comment tenir compte du coût fixe extrêmement élevé ?
Cette démarche peut être résolue par la gratuité, qui permet une transparence complète dans la relation producteur/consommateur. La personne qui produit du savoir, par exemple un article de Wikipedia, le place sous une licence très peu restrictive. Le savoir devient libre : chacun peut se l’approprier, le modifier (idéalement, afin de l’améliorer), le partager. Un tel système abolit la dualité rédacteur/lecteur : chacun peut contribuer, l’article est commun, et chacun peut lire, car l’article est libre. L’avantage d’une telle démarche est l’accessibilité du savoir à un grand nombre. L’inconvénient majeur est le risque de mauvaise qualité du savoir, contrairement à une encyclopédie reconnue, par exemple, qui rémunère des personnes reconnues dans leur domaine pour écrire ses articles.
Le pari de Google, via Knol, semble être celui de la mise en place d’une autre relation.
Une relation bilatérale tout d’abord, car chaque article est rédigé par une seule personne, les lecteurs ne pouvant qu’ajouter, via des commentaires, du contenu supplémentaire.
Une relation concurrentielle, d’autre part, car différents articles portant sur le même sujet pourront coexister. A chacun de trouver le “meilleur” article, ou du moins l’article le plus approprié à sa recherche.
Une relation marchande, enfin : chaque auteur d’article pourra décider d’afficher de la publicité sur la page de l’article, et “si un auteur choisit d’avoir des publicités, Google lui offrira une part substantielle des recettes tirées de ces publicités”, selon la firme californienne. La firme introduit alors une nouvelle motivation pour le rédacteur : une rémunération potentielle.
Que penser d’une telle initiative ? La concurrence dans ce domaine ne me parait pas a priori être une bonne chose. Multiplier les initiatives revient à diviser les contributeurs, ce qui appauvrira le contenu de chaque encyclopédie. De plus, le système imaginé par Google ne prend pas suffisamment en compte les caractéristiques propres au savoir. La firme semble vouloir calquer sur le monde encyclopédique un système économique ayant fait ses preuves par ailleurs, certes, mais pas nécessairement adapté. Introduire une rémunération peut biaiser la motivation du rédacteur, qui est sur Wikipedia purement altruiste (au-delà de la bête motivation de voir son travail lu et acclamé). Mettre les articles en concurrence risque de créer un appauvrissement interne du contenu, qui s’ajoutera à l’appauvrissement général (né de la division des contributeurs entre différents systèmes).
L’appétit de la firme californienne, connu pour être grand, risque de rencontrer des limites, ou de s’avérer plus contre-productif dans ce domaine.